
Samuel Munzele Maimbo, candidat BAD : « Lever des fonds ne suffit pas, encore faut-il savoir les gérer efficacement »
Samuel Munzele Maimbo, candidat BAD : « Lever des fonds ne suffit pas, encore faut-il savoir les gérer efficacement »
Fiacre E. Kakpo
21/03/25, 12:00
(Agence Ecofin) - Candidat à la présidence de la Banque africaine de développement (BAD), Samuel Munzele Maimbo fait partie des cinq prétendants en lice pour succéder à Akinwumi Adesina. Mais l’économiste zambien est déjà pressenti comme l’un des principaux favoris de cette élection stratégique.
(Agence Ecofin) - Candidat à la présidence de la Banque africaine de développement (BAD), Samuel Munzele Maimbo fait partie des cinq prétendants en lice pour succéder à Akinwumi Adesina. Mais l’économiste zambien est déjà pressenti comme l’un des principaux favoris de cette élection stratégique.
Actuel vice-président de la Banque mondiale en charge du budget et de la planification stratégique, il veut bousculer les habitudes et faire de la BAD un véritable moteur de transformation économique pour l’Afrique. Soutenu par la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) et le Marché commun de l'Afrique orientale et australe (COMESA), il mène une campagne diplomatique intense pour rallier un maximum de soutiens.
L’Agence Ecofin l’a rencontré lors d’un rush effréné qui l’emmène, à bord d’un jet privé affrété par la présidence zambienne, à travers plusieurs capitales africaines en un temps record. Entre deux réunions avec des chefs d’État et des ministres des Finances — Dakar, Lomé, Douala en moins de 48 heures — il défend une vision de rupture pour la BAD. Moins de bureaucratie, plus de réactivité, une intégration régionale renforcée et un positionnement plus offensif sur la scène internationale, telles sont les lignes directrices de son programme. Un marathon d’entretiens, le tout dans une course contre la montre pour convaincre avant le vote.
Dans un contexte où le continent accumule stratégies, feuilles de route et grands plans sans impact concret, il veut une BAD d’exécution et de résultats. L’Afrique, selon lui, n’a pas besoin d’une banque qui se contente de financer des projets : elle a besoin d’un véritable levier de transformation économique. Infrastructure, énergie, commerce intra-africain, inclusion financière… Il place l’accélération de ces chantiers au cœur de sa candidature.
« Alors que certains mettent en doute son bilinguisme, il balaie cette critique et insiste sur l’essentiel : les chiffres, la gestion et l’efficacité sont les véritables langues du développement. »
Alors que certains mettent en doute son bilinguisme, il balaie cette critique et insiste sur l’essentiel : les chiffres, la gestion et l’efficacité sont les véritables langues du développement. Il détaille ici sa vision pour la BAD et la manière dont il compte transformer l’institution pour en faire un acteur central du développement africain. Entretien.
Agence Ecofin : Vous êtes candidat à la présidence de la BAD aux côtés de quatre autres candidats et vous êtes considéré comme l’un des favoris. Pourquoi voulez-vous diriger cette institution ? Qu’est-ce qui distingue votre vision de celle de vos concurrents ?
Samuel Munzele Maimbo : Je ne parle jamais de « concurrents » ou d’« adversaires ». Mes seuls véritables défis sont la pauvreté, la faim…. Ce sont eux que je combats, pas les autres candidats.
Là où ma vision se distingue, c’est sur un point essentiel : l’exécution. L’Afrique n’a pas un problème de stratégie ou d’études, elle en a beaucoup trop. Nous avons des plans, des feuilles de route, des conférences, des diagnostics approfondis sur tous les sujets. Ce qui manque cruellement, c’est la capacité à exécuter rapidement et efficacement.
C’est là où je veux faire la différence.

Prenons un exemple concret : l’énergie. On parle de pénurie d’électricité, mais en réalité, le continent a la capacité de produire assez pour répondre à ses besoins. L’hydroélectricité, le solaire, le gaz… Les ressources sont là. Ce qu’il manque, c’est une stratégie claire et une intégration des réseaux électriques. Pourquoi, en cas de sécheresse en Afrique australe, ne pourrait-on pas importer de l’électricité d’Afrique de l’Est ou du Nord ?
À la Banque mondiale, j’ai déjà prouvé que réduire la bureaucratie, c’est possible. Des procédures qui prenaient 9 mois sont passées à 1 mois. Des documents de 200 pages ont été ramenés à 15 pages. Ce que je défends, c’est une BAD de l’efficacité et du concret.
« Des procédures qui prenaient 9 mois sont passées à 1 mois. Des documents de 200 pages ont été ramenés à 15 pages. Ce que je défends, c’est une BAD de l’efficacité et du concret. »
À chaque sommet international, il y a une page 42 dans un document de 100 pages qui détaille un plan d’action précis. Moi, je suis celui qui s’assure que cette page 42 est mise en œuvre. Parce qu’au final, c’est ça qui compte : non pas les promesses, mais les résultats concrets pour les Africains.
Agence Ecofin : Dans votre discours, vous plaidez pour un « Plan Marshall pour l’Afrique ». Mais, contrairement à l’Europe d’après-guerre, le continent ne bénéficie pas d’une puissance économique dominante prête à financer un tel projet. Sans un soutien extérieur structuré, n’est-ce pas un simple slogan ? Quels leviers concrets la BAD peut-elle activer pour transformer cette vision en réalité ?
Samuel Munzele Maimbo : Je me suis lancé dans cette course pour faire bouger les lignes. L’Afrique ne pourra changer de trajectoire qu’en stimulant une croissance bien plus rapide et ambitieuse que ce que nous avons connu jusqu’ici. C’est le seul moyen de créer suffisamment d’emplois, de résoudre nos crises énergétiques et d’enclencher une véritable transformation structurelle.
Le problème aujourd ’hui, c’est que nous sommes très actifs, mais nous n’avançons pas. Nous multiplions les petits projets, mais ils ne changent rien au destin du continent. Le Plan Marshall, ce n’était pas qu’une question d’argent. C’était une coordination intense des réformes sur une période courte et ciblée. C’est exactement ce dont nous avons besoin : accélérer les réformes, développer un marché africain intégré et mettre fin à notre dépendance aux importations. Chaque année, nous dépensons 50 milliards de dollars pour importer de la nourriture. Tant que cela continue, nous ne construirons pas le développement dont l’Afrique a besoin.
« Ce dont nous avons besoin : accélérer les réformes, développer un marché africain intégré et mettre fin à notre dépendance aux importations. »
La BAD doit jouer un rôle moteur en s’appuyant sur trois instruments clés. D’abord sa voix. La BAD doit peser dans le débat public et défendre des solutions africaines. Un exemple : la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). Sa mise en œuvre prend trop de temps. La BAD doit accélérer le processus, faire tomber les barrières commerciales et inciter les États à travailler ensemble. Ensuite son expertise. La BAD doit renforcer son pôle économique, produire des analyses solides et élaborer des positions africaines fortes sur des sujets majeurs : dette, climat, emploi, digitalisation... Il faut arrêter d’attendre que d’autres définissent notre agenda. Et enfin, son financement. Les ressources extérieures se raréfient, et l’aide au développement va continuer de décliner. La BAD doit innover pour mobiliser des financements autrement : garantir les investissements privés, attirer les capitaux africains (fonds de pension, banques centrales), et multiplier ses capacités de financement.
Agence Ecofin : Certains disent que vous êtes le « candidat de la Banque mondiale ». Comment votre expérience dans cette institution influencera-t-elle votre action à la tête de la BAD ?
Samuel Munzele Maimbo : Mon passage à la Banque mondiale m’a apporté quatre expériences clés qui seront précieuses pour la Banque africaine de développement.
D’abord, une vision globale. J’ai travaillé en Europe, en Asie du Sud, en Asie de l’Est… Nous devons arrêter de fonctionner en vase clos. L’Afrique ne peut pas se limiter à ses propres modèles sans observer ce qui se fait ailleurs. S’inspirer des succès d’autres régions du monde, c’est accélérer notre propre développement. À la BAD, je veux instaurer une culture du partage et de l’innovation. Il faut cesser d’attendre que d’autres institutions définissent notre agenda et affirmer une position africaine sur les grands enjeux économiques et financiers.

Ensuite, une expertise en financement. Lever des fonds ne suffit pas, encore faut-il savoir les gérer efficacement. Avec mon équipe, nous avons mobilisé 93 milliards de dollars pendant la crise du Covid, tout en gérant un budget institutionnel de 5 milliards de dollars. Une banque de développement doit être rigoureuse et performante dans la gestion de ses propres ressources avant de prétendre transformer un continent. Une BAD forte financièrement, c’est une BAD capable d’attirer davantage de capitaux, d’émettre des garanties solides et de convaincre les investisseurs internationaux de parier sur l’Afrique.
J’ai aussi acquis une connaissance du terrain. J’ai vécu au Mozambique, travaillé sur l’accès au financement, la banque, l’assurance, le secteur privé, la finance du logement, les envois de fonds. J’ai même supervisé un changement de devise au Sud-Soudan et conçu des lignes de crédit en Turquie. Ce sont ces expériences concrètes qui permettent de comprendre les besoins des pays africains et d’apporter des solutions adaptées. Il ne suffira pas d’analyser les chiffres dans un bureau à Abidjan ou Washington, il faut aller sur le terrain, parler aux gouvernements, aux entreprises, aux populations et voir ce qui fonctionne réellement.
Enfin, un leadership éprouvé. J’ai dirigé des petites équipes, des moyennes et des grandes équipes. Transformer l’Afrique ne repose pas sur un homme ou sur une seule institution. Il faut fédérer des talents, travailler collectivement, bâtir une BAD efficace et proactive. Il est essentiel que la banque reflète la diversité du continent et qu’elle sache travailler en synergie avec les autres institutions africaines. Trop souvent, nous voyons des institutions qui se concurrencent au lieu de coopérer. Nous n’avons pas ce luxe. L’Afrique a besoin d’une BAD qui joue pleinement son rôle de moteur et qui accélère les dynamiques de croissance.
« Trop souvent, nous voyons des institutions qui se concurrencent au lieu de coopérer. Nous n’avons pas ce luxe. »
Ce que je veux mettre en place à la BAD, c ’est une approche pragmatique, tournée vers l’action. L’Afrique n’a pas besoin de plus de stratégies. Elle a besoin d’exécution. Mon mandat, si j’ai l’honneur d’être élu, sera placé sous le signe des résultats concrets et mesurables.
Agence Ecofin : Quelle est la différence fondamentale entre votre vision et celle d’Akinwumi Adesina ? Quelles évolutions souhaitez-vous apporter à la BAD ?
Samuel Munzele Maimbo : La Banque africaine de développement a eu six présidents. Chacun d’eux a bâti sur l’héritage laissé par son prédécesseur. Je ferai de même. Chaque président doit bâtir sur les acquis de ses prédécesseurs.
Je reconnais que le président actuel a renforcé le positionnement de la BAD sur la scène internationale. L’institution est plus visible et plus influente qu’elle ne l’était auparavant. Mais entre le début de son mandat et aujourd’hui, le monde a changé.
Ce que je veux éviter, c’est l’erreur que l’on observe trop souvent en politique : un nouveau dirigeant arrive et détruit tout ce que son prédécesseur a fait, simplement pour se démarquer. Ce n’est pas mon approche.
Mon objectif, c’est la croissance du continent.
Je renforcerai ce qui fonctionne déjà.
J’améliorerai ce qui peut être optimisé.
Je corrigerai ce qui ne donne pas de résultats.
Mais je ne veux pas perdre de temps à tout remettre à plat. L’Afrique a déjà trop de plans, trop de stratégies, trop de feuilles de route. Ce qui manque, c’est l’exécution.
« Mais je ne veux pas perdre de temps à tout remettre à plat. L’Afrique a déjà trop de plans, trop de stratégies, trop de feuilles de route. Ce qui manque, c’est l’exécution. »
Mon travail sera donc d’accélérer l’implémentation. Je veux arriver à la BAD et poser des questions concrètes :
Où en sommes-nous sur l’électrification du continent ?
Où en sommes-nous sur le financement des infrastructures ?
Où en sommes-nous sur le commerce intra-africain ?
Avons-nous l’équipe, les processus et les outils pour livrer ces résultats ?
Un mandat de cinq ans semble long, mais en réalité, il passe très vite. Mon travail sera d’aligner les ressources humaines, les systèmes et les processus sur des résultats tangibles.
Si une politique fonctionne, nous la renforcerons. Si une stratégie échoue, nous l’adapterons. Mais je refuse de réinventer la roue simplement pour marquer mon passage.
Agence Ecofin : L’une des critiques formulées à votre égard est que vous ne seriez pas totalement bilingue. Or, le bilinguisme est un élément clé dans la gestion d’une institution comme la BAD. Que répondez-vous à ces accusations ?
Samuel Munzele Maimbo : Je ne suis pas d’accord avec cette critique. Je parle le tonga, le nyanja et le bemba (langues bantoues parlées principalement en Zambie, ndlr), en plus de l’anglais. Le fait que ces langues ne soient ni l’anglais ni le français ne fait pas de moi un candidat moins compétent. Il est temps que nous commencions à respecter nos propres langues africaines. Trop souvent, nous adoptons une vision qui dévalorise notre propre diversité linguistique alors qu’elle est un atout, pas une faiblesse.
Prenons un exemple concret : ChatGPT. Aujourd’hui, cette intelligence artificielle fonctionne principalement avec les langues occidentales, ce qui signifie que toute la richesse culturelle et linguistique de l’Afrique est laissée de côté. Ce n’est pas anodin. Cela reflète un système où nos savoirs, nos traditions et nos références sont sous-représentés. C’est ce genre de problème que je veux contribuer à résoudre, car il en dit long sur la manière dont nous devons repenser notre propre place dans le monde.
Bien sûr, je reconnais que parler français et anglais est un atout important, et je suis conscient de l’importance du bilinguisme dans la gestion d’une institution comme la BAD. Mais il existe une langue universelle qui, elle, ne demande aucune traduction : les chiffres.
600 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité. 85 % des enfants de 10 ans ne savent pas lire correctement. Le bilan financier de la BAD, je le connais sur le bout des doigts.
« 600 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité. 85 % des enfants de 10 ans ne savent pas lire correctement. Le bilan financier de la BAD, je le connais sur le bout des doigts. »
C’est cela qui compte. Ce sont ces chiffres-là qui doivent nous guider, bien plus que la question linguistique. Lorsque des investisseurs ou des partenaires internationaux s’intéressent à l’Afrique, ils ne posent pas la question de savoir si je parle français ou anglais parfaitement. Ils veulent savoir si nous avons une vision claire, une stratégie efficace et une capacité à exécuter nos projets.
Enfin, je suis conscient de mes forces et de mes limites. C’est pourquoi la représentativité au sein de la BAD est essentielle. Un jeune recruté venant d’Afrique du Nord doit pouvoir voir un cadre supérieur de sa région. Un cadre d’Afrique francophone doit pouvoir se reconnaître dans l’équipe dirigeante. C’est ainsi que l’on construit une institution forte, où chaque Africain a le sentiment qu’il appartient pleinement à cette organisation.
Je tiens aussi à préciser que mon niveau de compréhension du français est bien meilleur que certains ne le pensent. Mais, au final, ce qui importe, ce sont les résultats et la vision que l’on porte pour l’Afrique. Ce n’est pas une question de langue, mais une question d’impact. Ce qui comptera demain, c’est notre capacité collective à bâtir une BAD qui transforme réellement le continent.
Agence Ecofin : La gouvernance mondiale du financement du développement est en pleine mutation, avec des réformes structurelles engagées par la Banque mondiale et le FMI pour moderniser leurs modèles d’intervention. Comment percevez-vous cette refonte de l’architecture financière internationale, et quelle place souhaitez-vous donner à « votre BAD » dans cette dynamique de transformation ?
Samuel Munzele Maimbo : Toute institution multilatérale qui n’évolue pas au rythme des transformations mondiales est vouée à être dépassée. Le monde change radicalement, et la BAD ne peut pas rester en marge. Nous sommes dans une ère où la géopolitique, l’économie mondiale et les enjeux financiers évoluent très vite.
Regardez ce qui se passe ailleurs : le FMI, la Banque mondiale, la Banque asiatique de développement, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures… Toutes ces institutions s’adaptent aux nouveaux défis. Elles modernisent leurs modes de financement, leurs priorités stratégiques et leur approche du développement.
La BAD doit faire de même. Elle doit moderniser sa gouvernance, rendre ses processus internes plus efficaces, revoir son approche partenariale pour être plus influente dans les grandes négociations internationales et surtout, renforcer ses équipes pour qu’elles soient à la hauteur des ambitions du continent.
L’Afrique a trop à faire pour que la BAD reste dans un modèle trop rigide. Nous avons besoin d’une institution plus agile, plus réactive et plus audacieuse, capable d’accompagner efficacement les États africains dans leurs défis de développement.
Il ne s’agit pas de réformer pour réformer. Il s’agit de transformer la BAD en une institution qui délivre des résultats concrets, rapidement et avec impact.
Agence Ecofin : Vous avez joué un rôle clé dans la réforme des processus budgétaires à la Banque mondiale. La BAD est souvent critiquée pour la lenteur de ses prises de décision et ses lourdeurs bureaucratiques, notamment dans sa capacité à réagir aux crises économiques et aux besoins de financement d’urgence. Comment, sous votre leadership, comptez-vous rendre l’institution plus agile et réactive ?
Samuel Munzele Maimbo : La réforme de la BAD a déjà commencé. Depuis le début de ma campagne, j’ai échangé avec le personnel actuel de la BAD, d’anciens employés, des responsables politiques, des acteurs du secteur privé et des jeunes Africains. À tous, j’ai posé trois questions simples : Qu’est-ce qui fonctionne bien à la BAD ? Qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? Que souhaitez-vous voir changer ? Les réponses ont été presque toujours les mêmes.
« J’ai posé trois questions simples : Qu’est-ce qui fonctionne bien à la BAD ? Qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? Que souhaitez-vous voir changer ? Les réponses ont été presque toujours les mêmes. »
D’abord, les États africains veulent une BAD plus représentative. L’Afrique est un continent diversifié, et les pays veulent une direction qui reflète cette diversité et qui comprend les besoins spécifiques de chaque région. L’institution ne peut pas être perçue comme une banque qui favorise certaines zones du continent au détriment d’autres. Elle doit être équitable, inclusive et attentive à tous les pays membres.
Ensuite, il y a une exigence claire pour une BAD plus rapide. Le secteur privé ne peut pas attendre 18 mois pour une prise de décision. Lorsqu’un investisseur ou un État sollicite un financement, les délais doivent être raccourcis. Nous devons diviser par deux ces délais, voire plus, pour que la BAD ne soit plus perçue comme une institution qui freine les projets plutôt que de les accélérer.
Autre point clé : la coopération avec les autres institutions africaines. Aujourd’hui, nous avons trop de travail à faire pour nous permettre de fonctionner en silo. Il faut une approche concertée avec les autres banques de développement régionales, avec les institutions financières africaines, et avec le secteur privé. La BAD doit être un moteur de coopération, pas une institution qui fonctionne seule.
Enfin, la BAD doit être plus influente sur les grandes questions économiques. Dette, climat, financement des infrastructures… Ces sujets sont au cœur des défis du continent. La BAD doit être une voix forte, une institution qui pèse dans les discussions internationales et qui défend les intérêts africains avec fermeté.
Je ne veux pas diriger une BAD qui observe les défis de loin. Je veux une BAD qui agit vite, efficacement et avec ambition. Nous avons trop de chantiers à mener pour nous perdre dans la bureaucratie. L'Afrique a besoin d’une banque qui joue pleinement son rôle, sans hésitation et sans lenteur administrative.
Agence Ecofin : L’Afrique ne représente que 3 % des émissions d’obligations mondiales et peine à attirer les investisseurs. Quelles mesures votre BAD mettra en place pour changer la perception du risque et faire du continent une alternative crédible ?
Samuel Munzele Maimbo : Il n’y a pas de mystère. La recette qui a fonctionné aux États-Unis, en Europe ou en Asie est exactement la même pour l’Afrique. Rien de spécial n’est nécessaire, si ce n’est une approche méthodique et disciplinée. Les investisseurs sont rationnels, ils suivent la rentabilité et la stabilité. Si nous voulons qu’ils viennent massivement en Afrique, nous devons créer un environnement propice.
Le premier élément, c’est la croissance économique. Personne n’investira massivement en Afrique tant que les perspectives de croissance restent faibles. Montrez-moi un continent qui enregistre 5 à 6 % de croissance sur cinq années consécutives, et je vous montrerai un flux massif d’investissements étrangers. La croissance, c’est la base de tout. C’est ce qui donne confiance aux investisseurs, c’est ce qui crée des opportunités et c’est ce qui justifie l’afflux de capitaux.
Deuxième point, l’intégration commerciale. Aucun pays africain, seul, n’est un marché suffisamment grand pour peser sur la scène mondiale. Les investisseurs veulent des marchés vastes et dynamiques. Tant que nous continuerons à maintenir des barrières commerciales entre nous, nous serons invisibles pour le capital mondial. Si nous voulons capter les flux financiers, nous devons bâtir un marché africain intégré, où les échanges sont fluides et où les opportunités sont à l’échelle du continent.
« Tant que nous continuerons à maintenir des barrières commerciales entre nous, nous serons invisibles pour le capital mondial. »
Le troisième levier, c’est notre propre comportement économique. Pourquoi demander aux autres d’investir en Afrique si nous-mêmes ne consommons pas nos propres produits ? Si nous achetons nos propres matières premières et nos produits transformés, cela créera une dynamique de confiance qui attirera naturellement les investisseurs extérieurs. On ne peut pas vouloir attirer des investisseurs étrangers si nous-mêmes ne croyons pas à notre propre potentiel.
Un autre élément essentiel, c’est le volume de financement disponible sur le continent. Les investisseurs internationaux suivent la tendance. Ils n’aiment pas être les premiers à s’implanter dans un marché. Mais s’ils voient des pays africains échanger entre eux, investir mutuellement et générer des rendements élevés, alors ils viendront d’eux-mêmes.
Enfin, la stabilité des politiques publiques est un facteur décisif. Trop souvent, à chaque changement de gouvernement, les règles du jeu économique sont modifiées. Cela freine les investisseurs. Ce dont l’Afrique a besoin, c’est d’une stabilité réglementaire et fiscale qui rassure ceux qui placent leur argent sur le long terme. Un investisseur qui s’engage pour 10, 15 ou 20 ans, a besoin de visibilité.
Ce n’est pas une question de conférences ou d’expositions luxueuses. Les investisseurs sont des pragmatiques. Ils regardent trois choses : la taille du marché aujourd’hui et sa taille dans 10 ans, le niveau d’intégration et d’échanges intra-africains et la stabilité des politiques économiques.
Si ces éléments sont réunis, le capital affluera naturellement. L’Afrique ne doit pas quémander l’investissement, elle doit devenir incontournable.
Agence Ecofin : Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’architecture mondiale du financement du développement connaît un profond bouleversement. Quelles sont les implications pour la BAD ? Les États-Unis pourraient-ils revoir leur engagement envers l’institution, et quel impact cela aurait-il sur l’Afrique ?
Samuel Munzele Maimbo : Ce que j’apprécie chez Donald Trump, c’est qu’il est clair sur ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Le pire, c’est de discuter avec des dirigeants qui tiennent un beau discours, qui promettent des engagements, mais qui, dans les faits, ne délivrent rien. Au moins, avec lui, les choses sont dites sans ambiguïté.
Les États-Unis ont toujours été un partenaire clé pour l’Afrique. J’apprécie la générosité du peuple américain, mais je suis aussi lucide sur le fait que les priorités américaines ne sont pas toujours alignées sur celles du continent.
Il suffit de regarder ce qui se passe aux États-Unis, en Europe ou en Asie : chaque région défend ses intérêts avec fermeté. Pourquoi l’Afrique ne ferait-elle pas la même chose ? Nous devons cesser de nous adapter en permanence aux attentes extérieures et nous concentrer sur ce qui est bon pour nous.
Nous devons en tirer quatre grandes leçons.
D’abord, nous devons accélérer notre croissance économique pour générer plus de revenus et réduire notre dépendance à l’aide extérieure. Nous parlons souvent de financement du développement, mais la vraie réponse est dans la prospérité économique, pas dans l’assistance.
Ensuite, nous devons prendre conscience qu’aucune aide extérieure ne développera l’Afrique à notre place. Il n’y a aucun pays au monde qui se soit développé grâce à l’aide. Ce qui transforme une nation, c’est une croissance soutenue et maîtrisée. L’Afrique doit produire plus, exporter plus, créer plus de valeur.
Troisième point : nous devons faire de la BAD une institution de classe mondiale, gérée avec rigueur et efficacité, pour qu’elle soit au-dessus de toute critique sur la mauvaise utilisation des ressources. Le contexte mondial est de plus en plus exigeant. Si nous ne démontrons pas une gestion exemplaire de nos ressources, nous perdrons notre crédibilité auprès des partenaires et investisseurs.
Enfin, il faut accélérer l’intégration régionale et le commerce intra-africain pour réduire notre dépendance aux décisions des grandes puissances. Tant que nous continuerons à négliger nos propres marchés et à nous tourner systématiquement vers l’extérieur, nous resterons vulnérables aux changements de politique économique des États-Unis, de l’Europe ou de la Chine.
L’Afrique ne peut plus être spectatrice du jeu mondial. Elle doit prendre son destin en main, structurer ses propres politiques de croissance et bâtir un modèle économique indépendant et solide. C’est le seul moyen d’assurer un développement durable, quelle que soit la couleur politique de la Maison-Blanche.
Agence Ecofin : Disposez-vous du soutien des États-Unis pour cette élection ?
Samuel Munzele Maimbo : Nous sommes à trois mois du scrutin. J’ai déjà effectué des visites aux États-Unis, en France, en Angleterre, au Japon, et dans plusieurs pays africains. J’ai récemment rencontré des responsables au Maroc, au Sénégal, et je me rends aujourd’hui même au Cameroun.
Mon objectif actuel n’est pas d’obtenir des engagements fermes, mais de convaincre sur la qualité de ma vision. Lorsque viendra le moment du vote, les actionnaires de la BAD devront choisir le candidat le plus compétent et le plus pertinent pour relever les défis actuels. Les Américains doivent savoir où je me situe, les Français doivent comprendre ma vision et les Britanniques doivent être au clair sur mes ambitions.
Mais soyons réalistes : aucune grande puissance ne prendra position maintenant. La plupart attendront la dernière ligne droite avant de faire connaître leur choix.
Ecofin : Vous avez d’abord obtenu le soutien de la SADC, ce qui vous positionnait comme l’un des favoris. Mais la candidature de l’Afrique du Sud pourrait changer la dynamique. Votre stratégie diplomatique a-t-elle été fragilisée ? Comment comptez-vous reconsolider votre base de soutien ?
Samuel Munzele Maimbo : Soyons clairs : je demeure le candidat officiel de la SADC. Cette position a été confirmée le mois dernier lors d’une conférence de presse de la présidence de la SADC, du COMESA et du président de la Zambie. Ils ont réitéré que la SADC ne soutenait qu’un seul candidat et que ce candidat, c’est moi.
« Soyons clairs : je demeure le candidat officiel de la SADC. Cette position a été confirmée le mois dernier lors d’une conférence de presse de la présidence de la SADC, du COMESA et du président de la Zambie. »
Cela dit, je suis parfaitement conscient que nous sommes dans une élection ouverte et que chaque pays est libre de ses choix. L’Afrique du Sud a pris sa décision, je la respecte totalement. Une élection, c’est une dynamique politique en constante évolution, et il est normal que des pays fassent des ajustements stratégiques.
Mais mon objectif principal est de faire comprendre à un maximum de pays ma vision pour la BAD et pour l’Afrique. La question n’est pas simplement d’avoir un soutien formel, mais de convaincre que je suis le candidat qui peut réellement transformer l’institution.
Nous avons déjà consolidé notre base de soutien en Afrique australe et auprès du COMESA, qui représente 21 États, du nord au sud du continent. Mais je ne prends aucun soutien pour acquis. C’est pourquoi j’ai intensifié mes échanges avec les pays d’Afrique de l’Ouest et du Nord, pour expliquer ma vision et rallier de nouveaux soutiens.
Ce qui comptera au moment du vote, ce n’est pas uniquement l’appartenance régionale ou les alliances initiales, c’est la conviction des États que je suis le candidat le plus qualifié pour diriger la BAD à un moment où elle doit être plus efficace et plus ambitieuse.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis actuellement au Togo, où je discute du rôle stratégique du port de Lomé, du développement des infrastructures ferroviaires et routières, ainsi que des pipelines reliant les États du Sahel. Ces infrastructures ne concernent pas seulement un pays ou une région, elles sont essentielles pour l’intégration économique de l’ensemble du continent.
C’est sur ce type de discussions concrètes, sur le développement réel du continent, que je veux bâtir ma candidature. Ce n’est pas une élection de posture, c’est une élection pour agir. Ce sont ces réalisations futures, ces projets stratégiques et cette ambition commune qui, j’espère, me permettront d’être élu à la présidence de la BAD.
Agence Ecofin : Vous êtes aujourd’hui au Togo. Quelle est l’importance de ce pays dans votre vision et votre campagne ?
Samuel Munzele Maimbo : J’ai eu d’excellents échanges avec les autorités togolaises sur les leviers de croissance et les stratégies permettant de poursuivre le développement économique du pays. Lorsqu’on observe les cinq dernières années, le Togo s’en sort mieux que la plupart des économies africaines sur plusieurs fronts. La croissance est restée solide, la dette mieux maîtrisée, l’inflation relativement contenue, et des investissements stratégiques ont été réalisés dans les infrastructures.

L’un des grands atouts du pays, c’est le port de Lomé. Ce n’est pas seulement une infrastructure clé pour le Togo, c’est un pivot économique majeur pour toute la région. L’une des discussions que j’ai eues ici porte sur l’avenir de ce port et son rôle dans l’intégration régionale sur les dix à quinze prochaines années. Son impact dépasse largement les frontières nationales. Il représente un maillon essentiel pour fluidifier les échanges commerciaux avec les États enclavés du Sahel et renforcer la compétitivité des entreprises africaines.
Le commerce est la clé de la croissance africaine. On ne construit pas un marché continental en multipliant les conférences et les discours. On le construit en développant des routes, des pipelines, des ports et des corridors commerciaux. C’est ce que le Togo a compris : investir dans des infrastructures non seulement pour son propre développement, mais aussi pour la prospérité de toute la région.
Si je suis élu président de la BAD, je veux accompagner ce type d’initiatives à travers tout le continent. L’intégration africaine passe par des projets concrets, structurants et durables. Le Togo est un exemple de ce qui fonctionne, et il faut s’appuyer sur ces succès pour accélérer le développement du continent.
Agence Ecofin : Au-delà de votre parcours à la Banque mondiale et de votre candidature à la BAD, qui est vraiment Samuel Munzele Maimbo ? Que doit-on savoir sur l’homme derrière l’économiste ?
Samuel Munzele Maimbo : Avant tout, je suis un enfant de la campagne zambienne. J’ai grandi dans une ferme. Et si vous avez déjà vécu à la ferme, vous savez que vous apprenez à vous lever tôt et à travailler dur.
Mon père me répétait toujours une chose : « Peu importe le temps qu’il fait, tu te lèves et tu travailles. S’il pleut, tu travailles. S’il fait chaud, tu travailles. » Cette discipline m’est restée. Aujourd’hui encore, je me lève très tôt.
Mais il y a une autre chose que j’ai apprise en grandissant dans une ferme : après l’effort, il faut savoir profiter de la vie. C’est pourquoi, malgré mon emploi du temps chargé, je prends toujours du temps pour moi et ma famille.
Ma passion ? La peinture. Je peins à l’acrylique et à l’huile. Chaque week-end, je m’isole dans mon atelier avec de la musique afrobeats en fond et je peins pendant au moins une heure ou deux. C’est mon moment de décompression. Ma bulle de créativité.
« Ma passion ? La peinture. Je peins à l’acrylique et à l’huile. Chaque week-end, je m’isole dans mon atelier avec de la musique afrobeats en fond et je peins pendant au moins une heure ou deux. C’est mon moment de décompression. Ma bulle de créativité. »
Après ça, je consacre du temps à ma famille. J’ai deux adolescents. Nous aimons lire, découvrir de nouveaux plats, voyager ensemble. Et puis, le lundi matin, je me reconnecte immédiatement aux enjeux du continent. Car si j’ai le privilège de devenir président de la BAD, ce sera un engagement total.
Agence Ecofin : Quel est le livre qui a le plus marqué votre vie ?
Samuel Munzele Maimbo : Le livre qui a profondément influencé ma manière de voir le développement est From Third World to First de Lee Kuan Yew. Pourquoi ? Parce que c’est la preuve vivante qu’un pays peut se transformer en une seule génération, à condition d’avoir une vision claire et des politiques simples mais cohérentes.
Lorsque j’ai lu ce livre, j’ai compris que le développement ne relève pas de la magie. Il ne repose pas sur des aides extérieures ou des grands discours. Il dépend de dirigeants qui, à un moment donné, décident de dire : « Ça suffit. Mettons en place un plan ambitieux et exécutons-le. » C’est ce que Lee Kuan Yew a fait à Singapour. Et c’est ce que l’Afrique peut faire.
Depuis que j’ai rejoint la Banque mondiale, cette question me hante au quotidien : faisons-nous vraiment assez pour l’Afrique ? Quand je travaillais au Mozambique, à chaque projet que nous lancions, je posais toujours la même question : « Est-ce que c’est assez ambitieux ? »
La réponse, trop souvent, était non. Nous avons trop de petits projets, trop de réformes partielles. Si nous continuons sur cette voie, dans dix ans, nos enfants feront face aux mêmes défis que nous aujourd’hui. L’Afrique a besoin de projets massifs, de visions audacieuses.
J’ai visité la raffinerie de Dangote. C’est un projet gigantesque, mais c’est exactement ce que nous devons faire à l’échelle continentale. Nous devons arrêter de penser petit. Nous devons nous asseoir autour d’une table et dire : « Comment bâtir une Afrique qui ne soit plus dépendante de l’aide et de la dette ? »
« J’ai visité la raffinerie de Dangote. C’est un projet gigantesque, mais c’est exactement ce que nous devons faire à l’échelle continentale. Nous devons arrêter de penser petit. »
L’Afrique a besoin de cinq ports comme celui de Lomé, mais cinq fois plus grands. Elle a besoin de leaders qui, dans vingt ans, auront construit des économies prospères. C’est cette vision que j’apporterai à la Banque africaine de développement. Dès le premier jour, je réunirai des partenaires publics et privés et nous passerons trois jours à réfléchir à une nouvelle trajectoire. Une trajectoire où l’Afrique ne quémande plus, mais construit son propre chemin.
Agence Ecofin : En dehors de ce bouquin, que lisez-vous ?
Samuel Munzele Maimbo : Je suis un grand lecteur de romans africains. Ils nous rappellent notre histoire, notre richesse culturelle et notre identité. L’Afrique a énormément à offrir au monde, et la littérature nous le rappelle constamment.
Et puis, il faut arrêter de voir l’Afrique uniquement sous le prisme de la pauvreté et des défis. Ce continent est riche. Il est extrêmement riche. Saviez-vous qu’il existe plus de 200 entreprises africaines qui réalisent plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires ? Nous ne sommes pas un continent pauvre. Nous sommes un continent sous-exploité.
Le rôle de la BAD et de son président, quel qu’il soit, est de maximiser ce potentiel.
Agence Ecofin : Quel conseil donneriez-vous à la jeunesse africaine ?
Samuel Munzele Maimbo : Rêvez grand. Chaque jour, travaillez dur pour concrétiser vos ambitions. Et surtout, ne laissez personne vous dire que c’est impossible.
L’avenir de l’Afrique repose sur des jeunes qui osent croire que leur continent peut être différent. Nous avons toutes les ressources, toutes les compétences, toutes les opportunités. Il ne manque qu’une chose : l’exécution.
Agence Ecofin : Si vous êtes élu à la présidence de la BAD, quel mot résumerait votre approche, votre mandat ?
Samuel Munzele Maimbo : L’implémentation. Trop de discours, trop de conférences, trop de plans jamais exécutés. L’Afrique a besoin d’une BAD qui livre des résultats, pas des promesses.